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Ahlam Shibli
— TRAUMA
Avant-propos
Depuis les années 80, Peuple
et Culture Corrèze invite des artistes en résidence à Tulle et
dans le pays de Tulle. Entre la commande publique traditionnelle
et l’oeuvre dite autonome, l’association explore une troisième
voie : celle d’un art rattaché à l’espace public par des procédures
de participation et d’échanges, et capable en même temps de produire
des formes exemplaires. Des projets qui partent d’un territoire
précis tel que le décrit Edouard Glissant : un pays qui devient
monde, lieu « incontournable » mais qui n’a de sens que s’il
est ouvert. Les formes artistiques produites induisent de la
reconnaissance et en même temps, des rapports d’étrangeté, des
décalages, des lignes de fuite. Un travail artistique qui, justement
parce qu’il part du local, de l’intime, peut atteindre une valeur
générale, parler à d’autres ailleurs et fonctionner pour et hors
du lieu précis où il a été conçu.
Pour ces résidences d’artistes,
pas d’a priori ni de commande particulière mais à partir de leur
propre démarche, l’invitation à porter un regard sur la ville
et ses habitants. Palestinienne vivant depuis sa naissance (en
1970) sous colonisation et occupation israélienne, Ahlam Shibli,
dont tout le travail artistique est traversé par la question
du « chez soi », a été d’emblée touchée par le traumatisme, passé
et présent, subi par la population de Tulle autour des événements
du 9 juin 1944 : plus de 2 000 hommes raflés au petit matin par
la division SS « Das Reich ». Après un tri arbitraire, 99 seront
pendus aux balcons de la ville et 149 déportés, dont 101 ne sont
jamais retournés. « J’ai immédiatement ressenti de l’empathie avec la population de Tulle marquée par cette tragédie, une empathie
qui relevait d’un sentiment d’humanité ».
Puis, son observation
à la fois fine et radicale, sa sensibilité à toute situation
d’oppression ont ouvert un autre angle, une dimension paradoxale
: dans cette même population, souvent dans les mêmes familles,
se mêlent des personnes qui ont souffert de la violence de l’occupation
nazie, qui ont résisté, et d’autres qui, tout de suite ou quelques
années après la Libération, ont participé aux guerres coloniales
contre des peuples qui agissaient pour leur indépendance et défendaient
leur « chez soi » en Indochine ou en Algérie.
A sa demande, Peuple
et Culture Corrèze a fait découvrir à Ahlam Shibli les monuments,
lieux, moments de commémorations officielles et, grâce à son
réseau, l’a mise en contact avec les familles des hommes pendus
et déportés, des résistants, d’anciens militaires de la guerre
d’Indochine, des appelés du contingent pendant la guerre d’Algérie,
des pieds-noirs, des harkis, des opposants à la torture en Algérie,
des Algériens immigrés, des Vietnamiens amenés en F rance par
l’administration coloniale comme soldats ou travailleurs forcés…
Elle s’est entretenue avec eux, les photographiant dans leur
environnement, leur demandant de lui montrer des objets, des
documents extraits de leurs archives personnelles, des lieux…
Ces hommes et ces femmes forment une population hétérogène dans
laquelle s’incarnent et se croisent deux moments d’histoire.
« I l ne s’agit pas d’établir des équivalences, de comparer les
deux situations », déclare-t-elle, « mais de regarder la complexité
de l’histoire et en quoi une ville et ses habitants en portent
des signes, des traces ».
L’oeuvre photographique de Ahlam Shibli
ne juge pas, ne dénonce pas, ne donne pas de leçons, ne discourt
pas. Elle dessine et révèle un portrait de ville dont
la complexité enrichit notre rapport à l’histoire, au lieu dans
lequel nous vivons, au monde, et donne à l’art sa fonction politique
par une vraie place dans la société civile.
Manée Teyssandier
Présidente de Peuple et Culture Corrèze
Peuple et Culture
Corrèze
Dans
le massif du Vercors, pendant l’occupation nazie, des « équipes
volantes » vont de maquis en maquis pour former les jeunes résistants,
la plupart ouvriers et paysans. Ces hommes et ces femmes croient
au pouvoir qu’ont la pensée, la philosophie, l’histoire, la poésie,
le théâtre, le chant et les arts de nourrir la résistance à la
domination. Ils rêvent de rendre « la culture au peuple et le
peuple à la culture ». À la Libération, ce mouvement devient
l’association Peuple et Culture. Peuple et Culture Corrèze est
créé au printemps 1951. Dans un département profondément rural
dénué de structures culturelles, l’association engage un travail
pionnier de formation intellectuelle, civique et artistique pour
« ceux que l’école avait quitté trop tôt » : accueil des grandes
troupes de la décentralisation théâtrale grâce à la constitution
de réseaux de spectateurs actifs ; veillées de lecture pour la
découverte d’écrivains et de poètes ; ciné-clubs dans les villages
et les usines, où sont projetés des films de Chris Marker, Alain
Resnais, Joris Ivens, Roberto Rossellini, Georges Rouquier…
C’est
sur cet humus-là que Peuple et Culture Corrèze développe aujourd’hui
l’ensemble des ses actions : residences d’artistes, relais artothèque
du Limousin, réseau de diffusion du cinéma documentaire en territoire
rural, ateliers de pratiques artistiques, droit de questions.
Des informations concernant les événements du 9
juin 1944 à Tulle peuvent être consultées sur le site : http://pec9juin.free.fr.